Les insectes au jardin

Une nouvelle approchepar Vincent Albouy Association PONEMA

Les livres de jardinage réduisent leur approche des insectes, et plus largement des invertébrés terrestres, à une liste d’espèces “nuisibles”. Pucerons, doryphores et autres limaces font partie des stars de cette catégorie. Sui­vent en général quelques recettes pour s’en débarrasser, donnant une grande pla­ce aux produits chimiques. Les jardiniers sont parmi les plus gros utilisateurs de pesticides au mètre carré, ce qui n’est bon ni pour la nature, ni pour leur santé.

Cette approche très réductrice s’ouvre parfois aux espèces “utiles”, c’est-à-dire s’at­taquant aux espèces nuisibles. La coccinelle est le plus populaire de ces auxiliaires. Utiles ou nuisibles, quelques dizaines d’espèces sont l’arbre qui cache la forêt. Plu­sieurs centaines d’espèces d’invertébrés peuvent fréquenter les jardins. Ils sont igno­rés, comme s’ils n’existaient pas. Ni “utiles”, ni “nuisibles” dans une optique à courte vue, ils seraient indifférents. Qu’ils disparaissent, victimes des pesticides, de l’évolu­tion de l’outillage ou des modes de culture, ne semble alarmer personne.

Pourtant les invertébrés terrestres constituent un étage très important de la pyramide alimentaire. Ils se situent juste au-dessus des plantes chlorophylliennes, et nourrissent eux-mêmes une grande diversité d’animaux, en particulier de vertébrés. Ils re­présentent plus de la moitié de la biodiversité du jardin, et plus de 90 % des seuls ani­maux.

Le concept d’espèces “nuisibles” et “utiles” est dépassé. Tous les invertébrés terrest­res jouent un rôle dans les relations complexes qui unissent les espèces peuplant un même milieu, et à ce titre peuvent être qualifiées d’utiles. La nature a mis en place des phénomènes d’autorégulation. Une plante tend à supplanter ses voisines et à prendre toute la place ? Ressource abondante et facilement accessible, elle va favo­riser le développement et la pullulation de divers animaux végétariens. La plante ain­si attaquée va régresser, alors que ses commensaux, devenus une ressource abon­dante, vont être la proie de prédateurs, de parasites ou de maladies qui vont réduire leur nombre.

Les pucerons qui attaquent nos salades ne font rien d’autre que profiter d’une res­source abondante. S’ils pullulent, c’est qu’ils n’ont plus à chercher une ressource rare et dispersée. Nous mettons à leur disposition des planches entières de leur plante pré­férée. Coccinelles, syrphes ou chrysopes, s’ils n’ont pas été détruits par les insectici­des, viendront les réguler. Le pire ennemi de l’insecte est l’insecte lui-même.

Aucune espèce n’est “indifférente”. Végétarienne, elle limite l’expansion des plantes. Prédatrice ou parasite, elle limite l’expansion des espèces végétariennes, et des aut­res. Les scientifiques ont relevé jusqu’à quatre niveaux de parasitisme : par exemple, une chenille parasitée par une guêpe, elle-même parasitée par une mouche, dont les oeufs sont parasités par une autre guêpe !

Abeilles, bourdons, mais aussi guêpes, papillons, mouches ou certains coléoptères jouent un rôle indispensable dans la reproduction des plantes. En butinant les fleurs, qui produisent du nectar sucré à leur intention, ces insectes transportent le pollen d’u­ne plante à l’autre, assurant une pollinisation croisée. La bonne productivité végétale des milieux naturels dépend en grande partie de l’action de ces pollinisateurs.

D’autres sont spécialisés dans le recyclage de la matière organique morte. Larves de longicornes qui attaquent le bois mort, bousiers qui fréquentent les crottes, asticots et nécrophores qui nettoient les cadavres, collemboles et vers de terre qui mangent les feuilles tombées au sol, tous accélèrent la minéralisation de la matière organique. Ils la digèrent en partie et la réduisent en minuscules fragments bien plus faciles à attaquer par les bactéries. La fertilité des sols est ainsi assurée à long terme.

Dans un pays aussi anciennement et densément peuplé que le nôtre, la nature sauvage, non modifiée par l’action de l’­homme, a quasiment disparu. Les paysages semi-naturels dus à l’agriculture, autrefois très diversifiés et très riches de vie, s’appauvrissent de jour en jour. Il a fallu mettre en réser­ve quelques lambeaux de nature exceptionnelle encore pré­servée. Aujourd’hui, même la nature ordinaire, banale, est me­nacée et mérite d’être protégée. A ce titre les jardins peuvent être des îlots refuges, si les jardiniers consentent à les entre­tenir d’une manière différente pour favoriser la vie sauvage plutôt que pour l’exterminer.

L’association PONEMA s’est créée en 1989 pour mettre en ré­seau les compétences et les ressources des jardiniers qui ont une autre approche du jardin et qui veulent y favoriser la vie sauvage sous toutes ses formes plutôt que la détruire. Et in­sectes et invertébrés constituent la grande majorité de la bio­diversité des jardins.

Premier commandement du jardinier naturel : ne plus utiliser de produits chimiques au jardin, toutes ces spécialités en – cide, qui tuent bien au delà des espèces visées, et qui s’atta­quent insidieusement à notre santé.

Inutile de songer à protéger efficacement les insectes si l’une de leurs principales ressources alimentaires, les plantes sau­vages, n’est pas présente. C’est pourquoi notre association a mis en place dès sa création une banque de graines. Chacun ramasse dans la nature ou chez lui des graines de plantes sauvages ou anciennement cultivées, déposées dans la banque, et peut en retour demander les semences qui l’inté­ressent. Car le sauvage est quasiment exclu du commerce horticole. Il est presque impossible de trouver des graines de bleuet des champs à fleurs simples, c’est le barbeau à fleur double qui occupe les rayons, ou des plants de sureau commun. Au mieux, après de difficiles recherches, vous mettrez la main sur une variété à feuillage panaché bien moins dynamique.

L’introduction des plantes sauvages au jardin, ou leur simple conservation quand elles apparaissent toutes seules ne se fait pas n’importe comment. Elles n’ont d’intérêt que si elles sont groupées en peuplement cohérent, si elles recréent de mini-milieux naturels.

La haie champêtre et son ourlet de graminées, la friche lais­sant s’épanouir toutes ces “mauvaises herbes” mal aimées et pourtant si attractives pour la vie sauvage, la prairie fleurie qui peut si avantageusement remplacer le gazon tondu ras, la zone sèche accueillante aux plantes aromatiques, la zone hu­mide et la mare à la flore et à la faune si particulières, tous ces milieux semi-naturels miniatures peuvent trouver leur pla­ce dans un simple jardin.

Même les parties cultivées plus intensément pour l’agrément ou la cuisine peuvent entrer dans ce plan de protection de la nature au jardin. Les parterres de fleurs, en accueillant des espèces anciennement cultivées comme le souci, la bourra­che, le centranthe rouge, la julienne des dames, etc. fourni­ront une abondante ressource à diverses espèces végéta­riennes et aux butineurs. Il faut privilégier les variétés à fleurs simples, et non à fleurs doubles, et veiller à étaler les florai­sons du printemps à l’automne.

Au potager, en abandonnant un fenouil aux chenilles de machaon, en cultivant de vieux légumes que la sélection n’a pas rendu monstrueux, en laissant fleurir oignons, persil ou carottes, en utilisant des engrais verts à la floraison mellifère comme la phacélie, vous attirerez prédateurs et parasites, et vous maintiendrez les “nuisibles” à un niveau suffisamment bas pour qu’ils ne soient pas gênants. Mais ils ne doivent pas disparaître : sans pucerons à manger, les coccinelles quittent le jardin, et le laissent sans défense face à la prochaine infestation qui ne tardera pas à arriver.

Des aménagements plus artificiels peuvent aussi être envisa­gés. Une petite mare non loin de la gouttière du toit, un tas de rondins laissés à pourrir dans la haie, l’herbe coupée du mor­ceau de prairie fleurie entassée en meule, un tas de sable abandonné aux hyménoptères fouisseurs contre un mur bien exposé, les déchets verts de la cuisine et du jardin mis à com­poster, un tas de pierre oublié dans un coin, autant d’idées pour fournir nourriture et abris à de nombreuses petites bêtes du jardin. Des structures plus complexes peuvent être cons­truites. Nous avons détourné de son usage une spirale en pier­re permettant de cultiver des plantes de terrain sec, en y in­tégrant divers abris pour les petits vertébrés et les insectes.

En matière d’abris et de nichoirs, le choix est vaste. Que ce soit pour favoriser l’hivernage des coccinelles, des chrysopes, des papillons, ou le repos diurne des perce-oreilles et autres in­sectes nocturnes, divers abris peuvent être fabriqués ou achetés. Parmi les nichoirs, les plus efficaces sont à destination des abeilles et des guêpes solitaires. Si ceux réservés aux bour­dons sont rarement occupés spontanément, l’expérience a montré que les fagots de tiges de ronce installés en bordure des planches de légume pour attirer les guêpes capturant les pucerons, ou les bûches percées de trous de divers diamètres attirent très vite des locataires variés. Les bûches percées ou les bottes de tiges creuses sont fréquentées par les osmies, les anthidies, les mégachiles, les hériades, les odynères, etc…

Cette manière de jardiner procure bien des observations intéressantes au jardinier qui peut voir s’installer de nouveaux locataires au fil du temps. Tout ce foisonnement d’invertébrés profite directement aux petits vertébrés fréquentant le jardin : crapaud et grenouille chez les batraciens, orvet et lézard chez les reptiles, mésange, moineau et autres oiseaux, hérisson, musaraigne et chauve-souris chez les mammifères.

Un jardin plus naturel, c’est un jardin plein de vie.

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